Analyse — Politique et société

Octobre 2026 : le nouveau Mai 68 ?

Quand la jeunesse se révolte contre un système à l'agonie

Par Sean Harrens Supre

Temps de lecture : environ 18 minutes

Depuis le 17 septembre 2026, date du premier blocage au lycée Saint-Exupéry de Créteil, la France connaît un mouvement social d'une ampleur rarement vu. Plus de 564 établissements ont été perturbés, des centaines de milliers de jeunes sont descendus dans la rue et, pour la première fois depuis longtemps, le rapport de forces politique du pays se redessine. Cet automne 2026 ne ressemble à aucun autre. Il porte en lui les germes d'une rupture profonde avec l'ordre établi.

Mais Octobre 26 est-il vraiment le nouveau Mai 68 ? Ou faut-il plutôt y voir quelque chose de nouveau, porté par une génération qui n'a connu que la crise, l'austérité et l'effondrement progressif de l'État-providence ?

Des origines : quand les lycéens se constituent en force politique

Tout a commencé modestement, dans un lycée de banlieue parisienne. Des élèves et des enseignants du lycée Saint-Exupéry se sont mobilisés face à l'inacceptable : une rentrée marquée par l'absence massive de professeurs, des classes surpeuplées, des bâtiments vétustes et une administration qui refusait d'écouter.

Leurs revendications n'avaient rien d'extravagant. Ils demandaient simplement l'égalité des chances entre les quartiers populaires et les quartiers riches, de meilleures conditions d'étude et un véritable accompagnement pédagogique. Leurs actions ont porté fruit : ils ont obtenu un rendez-vous avec le rectorat, la nomination d'un nouveau proviseur adjoint, l'arrivée d'une infirmière.

Mais l'important n'était pas dans ces concessions mineures. L'important était que la jeunesse, trop longtemps silencieuse, avait découvert qu'elle pouvait forcer l'État à réagir. Ce qui s'est produit à Créteil était contagieux. Le 2 octobre 2026, le ministère reconnaissait que 564 établissements faisaient l'objet de blocages ou de perturbations. La mobilisation s'était généralisée, sortie de ses frontières initiales, transcendant les clivages régionaux.

Le système éducatif à l'effondrement

Pour comprendre l'ampleur de cette révolte, il faut voir le véritable diagnostic que porte cette jeunesse : le système éducatif français est en train de mourir.

Les chiffres sont terrifiants. Le syndicat national des enseignements de second degré (SNES) a enquêté auprès de 1 033 établissements en septembre 2026. Résultat : au moins un professeur manque dans 53 % des collèges et lycées publics. Dans certaines académies, la situation frise l'absurde : 70 % des établissements de Versailles, 66,70 % de ceux de Toulouse, 61,70 % de ceux de Nantes et 61,10 % de ceux de Créteil manquent de personnel.

Lorsqu'on élargit le regard à l'ensemble de l'équipe pédagogique (professeurs, CPE, psychologues scolaires, assistants d'éducation, accompagnants des élèves en situation de handicap), ce sont 69 % des établissements qui manquent au moins d'un recrutement. Le gouvernement prétend que 98,5 % des postes sont pourvus au primaire et 96,1 % au secondaire. Un mensonge statistique face à une réalité vécue quotidiennement par les élèves et les enseignants.

Les bâtiments tombent en ruine. À Paris 1 Panthéon Sorbonne, où les étudiants en sciences sociales étudient dans un campus prétendument « neuf et moderne », les fuites d'eau commençaient déjà la première semaine de cours. Les vitrages laissent passer une chaleur insoutenable. Pas de restaurant universitaire. Des conditions d'études devenues impossibles.

Ce n'est pas une crise passagère. C'est un système que l'État a abandonné volontairement, sacrifié sur l'autel des réductions budgétaires et de la dogmatique libérale. Et les jeunes l'ont compris.

Un contexte révolutionnaire

Mais le mouvement lycéen ne surgit pas dans le vide. Il s'inscrit dans un contexte politique français devenu explosif.

Le gouvernement est minoritaire au Parlement et peine désespérément à faire passer son budget 2027, fondé sur des mesures d'austérité destinées à « ramener le déficit ». Les finances publiques suffoquent, le déficit public devrait atteindre 5,4 % du PIB en 2026, l'un des niveaux les plus élevés de la zone euro.

Et pendant ce temps, le peuple crève. La crise du coût de la vie, aggravée par la hausse des prix de l'énergie et des carburants, paupérise les ménages. À moins de six mois d'une élection présidentielle, le pays entier est tendu à l'extrême. Le paysage politique s'est fragmenté au point de devenir méconnaissable.

Et d'où émerge cette fragmentation ? D'extrême droite, naturellement. Selon les sondages de l'Ifop réalisés fin septembre 2026, Marine Le Pen du Rassemblement national arrive en tête des intentions de vote au premier tour avec 35 %, devant Édouard Philippe (15 %) et Jean-Luc Mélenchon (14 %). Le spectre d'un gouvernement d'extrême droite plane sur la République.

C'est dans ce contexte que les lycéens se sont mobilisés. Ils ne l'ont peut-être pas formulé en ces termes, mais ils savaient que laisser l'extrême droite accéder au pouvoir ne réglerait rien bien au contraire. Ils savaient qu'il fallait imposer un rapport de forces au pouvoir existant avant qu'il ne soit trop tard.

La convergence des luttes

Ce qui distingue Octobre 2026 de nombreux mouvements antérieurs, c'est sa capacité à tirer vers elle d'autres secteurs mobilisés. Les lycéens ne sont pas restés seuls. Rapidement, les étudiants ont rejoint le mouvement. Dès la semaine du 28 septembre, une trentaine de sites universitaires ont été bloqués. L'intersyndicale a appelé à soutenir les revendications lycéennes. Le 6 octobre, une journée de mobilisation nationale coordonnée a rassemblé des milliers de manifestants.

Les syndicats d'enseignants n'ont pas attendu les directives de bureaucraties figées. Dès le départ, le SNES, le SNALC et d'autres organisations syndicales se sont rangées aux côtés des élèves. Jean-Rémi Girard, président du SNALC, parlait ouvertement d'une « crise » du système éducatif. Les grandes confédérations syndicales, à commencer par la CGT, ont appelé à amplifier la mobilisation.

Et puis, il y a eu l'appel viral du 17 octobre. Une vidéo TikTok appelant au retour des Gilets jaunes a été visionnée 2,6 millions de fois. Le hashtag #Giletsjaunse circule. Une possible convergence se dessine entre le mouvement lycéen en cours et le retour d'un mouvement qui avait, en 2018, imposé un véritable rapport de forces au gouvernement.

Les Gilets jaunes n'avaient pas définitivement disparu. Ils attendaient, dispersés, leur heure. Et voilà qu'elle sonne. Pendant ce temps, les organisations des quartiers populaires, en particulier en Île-de-France et en Seine-Saint-Denis, se mobilisent solidairement avec les jeunes. Les collectifs de femmes se joignent au mouvement. La base construit son propre rapport de forces, en dehors des institutions, portée par une génération qui a tout perdu et n'a donc plus rien à perdre.

Octobre 26 et Mai 68 : les similitudes

Pourquoi comparer Octobre 2026 à Mai 68 ? Parce que certains éléments structurants se retrouvent. Dans les deux cas, un mouvement étudiant cristallise le mécontentement généralisé d'une société entière. Dans les deux cas, une jeunesse mobilisée entraine progressivement les travailleurs, les syndicats, les quartiers populaires. Dans les deux cas, le rapport de forces devient si puissant qu'il force l'État à réagir, d'abord par des concessions symboliques, puis en redoutant une crise systémique.

Mai 68 avait vu dix millions de personnes faire grève. Il s'agissait du plus grand mouvement social du XXe siècle en France, surpassant même celui de 1936 qui avait accompagné la victoire du Front populaire. Le mouvement paralysa complètement le pays pendant plusieurs semaines, forçant le gouvernement Pompidou à accepter les accords de Grenelle, qui prévoyaient un relèvement de 35 % du SMIG.

Mais Mai 68 n'avait pas qu'une dimension économique ou salariale. C'était aussi une révolte antiautoritaire, une contestation des structures patriarcales, une remise en cause du capitalisme, du consumérisme, du paternalisme. C'était une explosion confuse, complexe, parfois violente, souvent festive et ludique, portée par une foi en la possibilité d'une transformation radicale de la vie et du monde.

Octobre 2026 porte des traits similaires. Ce n'est pas seulement une révolte contre le manque de professeurs. C'est une révolte contre un ordre social qui s'effondre, une jeunesse consciente que le système n'a aucune solution à proposer. C'est une révolte qui refuse les catégories traditionnelles, qui s'organise par le bas, largement en dehors des hiérarchies instituées.

Mais aussi : ce qui les différencie

Pourtant, Octobre 2026 n'est pas la simple répétition de Mai 68. D'abord parce que la jeunesse de 2026 n'a connu que la crise. Mai 68 était portée par une génération qui avait connu les Trente Glorieuses, qui rêvait d'une autre société mais dans un contexte de prospérité relative. La jeunesse de 2026 ne rêve pas d'une société meilleure. Elle sait que toute amélioration implique une véritable rupture avec l'ordre existant.

Ensuite, parce que Mai 68 avait une certaine foi dans les institutions : changements culturels, démocratisation de l'université, dialogue avec les syndicats établis. Octobre 2026 voit une jeunesse méfiante envers les institutions, consciente que les promesses électorales ne valent rien, déterminée à imposer son rapport de forces sans attendre les bénédictions des appareils.

Mai 68 s'inscrivait dans un contexte international de contestation : printemps de Prague, guerre du Vietnam, révolution culturelle chinoise. Octobre 2026 s'inscrit dans un contexte d'effondrement écologique et de montée de l'extrême droite. Ce n'est plus une contestation portée par l'espoir d'une transformation radicale du monde. C'est une révolte pour la survie, pour empêcher le pire.

Enfin, et c'est crucial, les acteurs ne sont pas les mêmes. Mai 68 était porté par les étudiants, rapidement rejoints par la classe ouvrière organisée. Octobre 2026 voit les lycéens, des adolescents, à l'avant-garde, rejoints ensuite par les étudiants, soutenus par les syndicats, en attente de convergence avec les Gilets jaunes et les organisations des quartiers. C'est une composition différente, plus horizontale, moins centrée sur les appareils syndicaux traditionnels.

La répression : le révélateur d'un État en crise

Ce qui a choqué durant ces semaines d'Octobre 2026, c'est la violence de la répression d'État face à une révolte dont les revendications sont profondément légitimes. Soixante-cinq membres du personnel de l'Éducation nationale ont été blessés, reconnaît le ministre lui-même. Mais combien de jeunes ont été frappés, menottes, arrêtés pour avoir exercé leur droit de grève ?

Le gouvernement a justifié cette répression en parlant de « proportionnalité ». Une absurdité cynique. Il n'y a aucune proportionnalité entre un lycéen qui brûle une poubelle par frustration — un geste qui ne représente qu'une goutte d'eau économique comparée aux sommes que l'État détourne allègrement depuis des années — et une police qui charge, gaze, matraque des adolescents qui demandent simplement des conditions d'étude décentes.

Le ministre Édouard Geffray a annoncé le déploiement de 3 000 « remplaçants » dans les établissements, une mesure qu'il prétendait coûter « des dizaines de millions d'euros ». Un mensonge destiné à faire croire que le problème était résolu. Les syndicats l'ont immédiatement dénoncé. Ces remplaçants, sans compétences spécialisées, ne correspondent pas aux besoins réels. Certaines classes resteront sans enseignant. D'autres remplaçants seront affectés à des tâches de soutien en attente d'un vrai poste. Rien de fondamental ne change.

La réaction du gouvernement, une répression d'un côté, des miettes sociales de l'autre, révèle la profondeur de sa crise. Il est incapable de donner des réponses sérieuses aux demandes légitimes de la jeunesse. Il ne peut que frapper ou céder symboliquement en espérant que la mobilisation retombe.

Les lycéens de Créteil appellent à l'apaisement : mais vers quoi ?

Il est significatif que les jeunes de Créteil, qui ont initié tout ce mouvement, aient appelé à l'apaisement et à la fin des « débordements ». Non pas par défaut de combativité, mais parce qu'ils comprenaient que la radicalisation de certaines formes de lutte pouvait être détournée par les médias pour discréditer l'ensemble du mouvement.

C'est un calcul politique juste. Les médias dominants, qui n'avaient d'yeux que pour les quelques poubelles brûlées, ne parlaient pas du véritable enjeu : un système éducatif délibérément détruit, une jeunesse sacrifiée sur l'autel de l'austérité capitaliste. L'appel à l'apaisement des lycéens de Créteil visait donc à éloigner les prétextes que l'État utiliserait pour criminaliser l'ensemble du mouvement.

Mais il reste une tension : celle entre le désir d'une mobilisation durable et la conscience qu'une répression trop violente pourrait briser l'élan du mouvement. Cette tension est saine. Elle montre une jeunesse capable de réfléchir stratégiquement à sa propre lutte.

Vers une bifurcation historique

Ce qui se joue actuellement en France dépasse largement le cadre de l'école. C'est la question même de l'orientation politique du pays dans les six mois qui précèdent l'élection présidentielle. Soit la jeunesse impose un rapport de forces suffisamment puissant pour forcer la gauche à proposer un véritable programme alternatif à l'austérité et à l'extrême droite. Soit elle sera fragmentée, cooptée ou écrasée, laissant le champ libre à une bipolarisation extrême droite-centre droit.

L'appel au 17 octobre prend sa pleine dimension dans ce contexte. Les Gilets jaunes ne sont pas revenus simplement par nostalgie. Ils reviennent parce qu'ils ont compris que la jeunesse faisait aujourd'hui ce qu'eux-mêmes avaient commencé à faire en 2018 : imposer un rapport de forces à un État sourd à leurs demandes.

Si la convergence entre lycéens, étudiants, Gilets jaunes et organisations des quartiers populaires se concrétise, nous nous trouvons face à un mouvement d'une ampleur comparable à Mai 68. Pas identique, mais de la même envergure systémique.

Conclusion : pas de retour à la normale

Ce qui est certain, c'est qu'il n'y aura pas de retour à la normale. Les lycéens et les étudiants ont goûté à la puissance collective. Ils ont vu que l'État pouvait être forcé à réagir, même de manière insuffisante. Ils ont découvert qu'ils pouvaient compter sur des alliés : enseignants, syndicats, quartiers populaires.

Octobre 2026 ne sera peut-être pas exactement le nouveau Mai 68. Mais elle en porte l'esprit : une jeunesse qui refuse qu'on lui vole son avenir, un peuple qui se réveille face à un ordre mortifère, une convergence des luttes porteuse de vraies transformations.

Le gouvernement ne peut rien offrir qui satisfasse réellement cette jeunesse. Il ne peut que réprimer ou céder sur les marges. L'extrême droite n'offre aucune solution, seulement du racisme et de la xénophobie. La gauche institutionnelle doit comprendre que la rue s'organise avec ou sans elle.

Camarades, de France et du Monde, ce qui se passe en octobre 2026 est un avant-goût de ce qui pourrait venir. La jeunesse se réveille. La question qui se pose maintenant est simple : saurons-nous transformer cette révolte en véritable alternative systémique ? Ou laisserons-nous les puissances réactionnaires nous enfermer dans une fausse alternative entre austérité managériale et fascisme ordinaire ?

Le moment est venu de choisir.

Sources

Ouest France, « Blocage des lycées : les élèves à l'origine du premier blocus appellent à la fin des violences et des débordements », article consacré aux origines du mouvement au lycée Saint-Exupéry de Créteil et à la généralisation de la mobilisation.

Wikipédia, « Mouvement lycéen et étudiant de 2026 en France », pour les données sur le manque de personnel enseignant et l'ampleur du mouvement.

Wikipédia, « Mai 68 », pour la contextualisation historique et la comparaison avec le mouvement d'octobre 2026.

Franceinfo, « "Mai 68 - Octobre 26" : le mouvement des lycéens "va grossir avec toutes les parties de la société" », article consacré à l'expansion du mouvement vers les universités et les appels à une manifestation d'ampleur.

France 3, « "C'est devenue une référence très forte" : lycéens et Gilets jaunes, peut-il y avoir une convergence des luttes ? », article analysant les liens entre le mouvement lycéen et l'appel au retour des Gilets jaunes le 17 octobre.

Euronews, « Révolte des ados ou début d'une révolution ? La contestation étudiante secoue la présidentielle française », pour le contexte politique français, les chiffres d'emploi du gouvernement et la réaction de celui-ci.

Contretemps, « 17 octobre : enjeux et acteurs d'un appel à mobilisation », pour l'analyse de la convergence des luttes et la composition sociologique du mouvement émergent.