Réflexion — Art et politique

La droite dans l’art : les idéologies non progressistes ont-elles leur place dans le monde artistique ?

L’art est souvent associé à la liberté, à la remise en question des normes et au progrès social. Dans un contexte politique de plus en plus polarisé, une question se pose alors : les idéologies conservatrices ou non progressistes ont-elles leur place dans le monde artistique ?

Par Noha Raccon 10 minutes de lecture

L’art est souvent associé à la liberté, à la remise en question des normes et au progrès social. Dans un contexte politique de plus en plus polarisé, une question se pose alors : les idéologies conservatrices ou non progressistes ont-elles leur place dans le monde artistique ?

Pour y répondre, il faut d’abord tenter de définir l’art, comprendre son rapport historique aux idéologies et déterminer les limites de la liberté d’expression artistique.

Qu’est-ce que l’art ?

D’après le dictionnaire Larousse, les différentes définitions de « l’art » peuvent être synthétisées ainsi : il s’agit d’un procédé et d’une suite de règles conduisant l’artiste à créer quelque chose qui lui est propre, dans le but de transmettre un message ou des émotions à travers une œuvre.

D’un point de vue philosophique, l’art est une pratique préhistorique. Depuis la nuit des temps, les êtres humains ressentent le besoin de représenter des scènes et de raconter leur vécu, alors même que l’art n’est pas indispensable à leur survie. Il peut notamment servir de vecteur de compréhension du monde qui nous entoure et des événements qui s’y déroulent.

Malgré cela, l’art reste difficile à définir, car il pourrait englober toutes les choses créées par l’être humain. Or, tout objet fabriqué par l’Homme n’a pas forcément pour vocation de transmettre un message ou une émotion : il peut simplement répondre à un besoin.

L’un n’exclut toutefois pas l’autre. Une table de designer reste une table et remplit une fonction pratique, tout en possédant une dimension artistique. À l’inverse, une table de jardin peut servir uniquement de table, sans forcément présenter un intérêt décoratif, créatif ou artistique.

À partir de cette explication, nous pouvons tout de même regrouper les arts en grandes familles, souvent désignées comme « les neuf arts majeurs ». Celles-ci vont de la sculpture à la photographie et peuvent elles-mêmes être divisées en différentes sous-catégories. Le graphisme, par exemple, résulte du mélange de plusieurs arts majeurs.

Ces arts majeurs sont comparables aux couleurs primaires : en les croisant, nous pouvons produire toutes sortes de formes artistiques. Pour prendre un exemple parlant, la rencontre entre la musique et la poésie donne naissance à la chanson.

Malgré tout, il n’est pas réellement possible de définir de manière définitive ce qui relève exclusivement de l’art, ni de déterminer si toute création humaine peut être considérée comme artistique.

Historiquement, l’art soutient-il une idéologie ?

Si nous remontons aussi loin que les peintures rupestres, l’art ne semble pas encore soutenir une idéologie clairement identifiable. Les dessins servent principalement à représenter des scènes de vie.

Très rapidement, cependant, l’art commence à remplir une fonction religieuse ou symbolique : des sculptures en bois servent d’idoles, tandis que des couleurs et des enchevêtrements de formes peuvent marquer une appartenance à un lieu ou à un groupe.

Ces utilisations ne correspondent pas entièrement à l’un des rôles essentiels de l’art : celui de transmettre. Une idole est une représentation d’une divinité, mais elle ne transmet pas forcément à elle seule tout un message ou une émotion. Il en va de même pour une bannière qui, avant de raconter une histoire, montre une appartenance à un groupe.

C’est en passant d’une forme d’art « pratique » à une forme d’art « esthétique » que les créations commencent plus clairement à porter un message. Lorsque l’être humain décide de faire de l’art une chose fondamentalement belle plutôt que seulement utile, l’œuvre et l’artiste peuvent exprimer un engagement idéologique.

Lorsqu’une scène est peinte sur un tableau, l’humanité pourrait matériellement se passer de cette représentation. Cependant, la manière dont elle est réalisée, les expressions des sujets, la technicité employée ainsi que les nouvelles techniques ou valeurs qu’elle apporte au monde de l’art donnent à cette œuvre son caractère artistique.

La transmission d’un message poussant à la réflexion implique alors une forme d’idéologie. C’est véritablement à l’époque moderne que l’art commence à utiliser des idéologies comme bases de création. Plutôt que de représenter seulement une scène réelle, l’artiste expose une manière de penser.

Dans l’histoire de l’art, ce qui fait évoluer les choses, c’est la liberté créative, la rupture avec les codes et la possibilité de profiter de droits fondamentaux. Cette évolution montre une forme de progressisme historique de l’art.

La liberté d’expression, par exemple, est une valeur qui a longtemps été restreinte, et qui l’est encore aujourd’hui dans certains contextes, alors même qu’elle se trouve au cœur de la création artistique.

Les arts semblent donc s’inscrire, au moins en partie, dans une idéologie libérale au sens philosophique du terme, c’est-à-dire fondée sur la protection des libertés individuelles.

La droite a-t-elle sa place dans l’art ?

Si nous considérons que l’art est globalement progressiste et libéral, il est naturel de se demander si une idéologie conservatrice ou traditionnelle a sa place dans le monde artistique.

Cette question se pose d’autant plus à notre époque, dans un climat politique où les individus sont régulièrement amenés à exprimer et à défendre leurs convictions.

Pour y répondre, il faut suivre un raisonnement qui peut également être appliqué par les personnes remettant en cause la place de la droite dans l’art.

L’art jouit d’une certaine liberté, et tout le monde doit pouvoir en profiter. Chaque individu est libre de s’exprimer comme il le souhaite et de le faire à travers l’art.

Nous avons évidemment le droit d’être en désaccord avec une œuvre. Puisque l’art transmet un message, celui-ci peut être débattu, remis en question ou totalement désapprouvé par une partie du public.

Pour autant, l’œuvre continue de bénéficier des droits et des libertés qui ont construit l’art. Rien n’empêche donc une idéologie de droite d’être exprimée à travers une création. Vouloir l’interdire ou la mépriser uniquement en raison de son orientation politique reviendrait à remettre en cause la liberté de l’artiste et, dans une certaine mesure, celle de son public.

Si nous décidons que l’art de droite n’a aucune place dans le monde artistique, nous entrons en contradiction avec les valeurs que nous cherchons à défendre. Nous entraverions la liberté d’autrui parce que son discours ne nous plaît pas ou parce qu’il s’oppose aux valeurs historiquement associées à l’univers artistique.

Tous les messages peuvent-ils être exprimés à travers l’art ?

Tous les messages peuvent-ils être exprimés par l’intermédiaire de l’art ? Absolument tous ?

Non.

Certains messages soutenant des idéologies dangereuses ou haineuses, ou allant directement à l’encontre des libertés fondamentales, ne devraient pas trouver leur place dans l’art. Ils constituent une atteinte aux droits et aux libertés de certaines personnes.

Ils peuvent également être remis en question par la loi lorsqu’ils contiennent, par exemple, un appel à la haine ou à la violence.

Dans un registre moins grave, lorsqu’un message entre directement en contradiction avec les valeurs historiques de la forme artistique qu’il utilise, il risque surtout de perdre toute crédibilité.

Si Big Brother ne se sert pas du rap pour étendre son régime, c’est bien parce que le rap représente historiquement une mise en lumière des dysfonctionnements de la société et une dénonciation des injustices.

Imposer le pacifisme une arme à la main serait hypocrite et ne pourrait pas être pris au sérieux. De la même façon, se servir d’une base progressiste et libérale pour entraver des libertés et revenir vers des principes conservateurs peut apparaître comme une contradiction difficilement crédible.

Comment savoir si une œuvre mérite d’être qualifiée d’artistique ?

Nous arrivons alors à la conclusion de notre raisonnement : il est presque impossible d’affirmer objectivement qu’une œuvre est artistique ou qu’elle ne l’est pas. Nous pouvons cependant interroger son message lorsqu’elle dépasse le cadre établi par les libertés fondamentales.

Une création peut être reconnue comme artistique sans que son message soit pour autant légitime, acceptable ou protégé de toute critique. Le statut artistique d’une œuvre ne rend pas automatiquement son discours moralement juste.

De la même manière, le rejet du message d’une œuvre ne suffit pas nécessairement à lui retirer son caractère artistique.

Toute œuvre peut être artistique, mais tous les messages ne méritent pas d’être défendus au nom de l’art.

Conclusion

La droite a sa place dans l’art, à certaines conditions, tant qu’elle respecte les droits et les libertés de chacun. Une idéologie non progressiste peut théoriquement être exprimée par l’intermédiaire d’une œuvre, à condition qu’elle ne cherche pas à retirer leurs droits à d’autres individus.

Refuser automatiquement toute expression artistique de droite serait contradictoire avec la liberté créative et la liberté d’expression sur lesquelles l’art s’est historiquement construit.

Cela ne signifie pas que toutes les idées doivent être acceptées sans critique. Une œuvre peut être discutée, contestée et combattue intellectuellement. La liberté artistique ne garantit ni l’approbation du public ni l’absence de conséquences.

La véritable limite ne devrait donc pas reposer uniquement sur l’orientation politique de l’artiste, mais sur la nature de son message. Une œuvre conservatrice peut avoir sa place dans le débat artistique.

En revanche, un discours appelant à la haine, à la violence ou à la suppression des libertés fondamentales ne devient pas légitime simplement parce qu’il est présenté comme de l’art.

L’art doit rester un espace de liberté, de confrontation et de réflexion. Défendre cet espace implique d’accepter l’existence de créations avec lesquelles nous sommes en désaccord, tout en conservant le droit de les critiquer et en posant des limites lorsqu’elles menacent directement les droits d’autrui.

Sources

Larousse — « Art » — Définitions du terme « art ».

Wikipédia — « Art » — Présentation générale de l’art, de son histoire et de ses différentes formes.

Collège des Bernardins — Art et philosophie — Article consacré aux rapports entre l’art et la philosophie.

Art Curhope — La liberté dans les œuvres d’art — Article consacré à la liberté artistique.